Implication et contre-transfert dans le travail clinique avec des patients victimes du terrorisme d’État

Traduit de l’espagnol par louise grenier
Publie a FILIGRANE volume6, No.1, 1997, Montreal(Quebec)

Résumé

Après avoir situé le terrorisme d’État en Argentine, ce texte recourt à deux concepts: celui de contre-transfert et celui d’implication. L’auteure essaie de montrer leurs différences d’efficacité dans l’analyse et la compréhension des processus vécus par le thérapeute qui travaille avec des patients touchés par la répression politique en Argentine. Elle réfléchit ensuite sur les types de démarche subjective dans un contexte toujours actuel d’impunité politique qui rend difficile l’élaboration collective et individuelle des traumatismes. L’auteure parle enfin du lieu de l’écriture dans ce processus.

Cet article se propose de réfléchir aux processus de contre-transfert et d’implication chez des thérapeutes affiliés à une clinique et qui interviennent auprès des victimes du terrorisme d’État. Le terrorisme d’État auquel je vais me référer est celui qui fut vécu en Argentine entre 1976 et 1984. Je parlerai de ses séquelles et des formes actuelles de cette violence particulière présentes dans l’imaginaire social.

 

Événements

En Argentine, il y eut une dictature militaire de 1976 à 1984, qui se termina avec les élections démocratiques. Trente mille détenus-disparus témoignent du niveau de cruauté du terrorisme d’État qui s’imposa durant 10 ans. La répression systématique instaurée pendant ces années laissa des séquelles profondes dans l’économie, la politique et les types d’organisation sociale. Elle en laissa tout autant dans l’imaginaire collectif et dans la subjectivité individuelle. Les méthodes de disparition, de torture, de contrôle policier de la vie privée, d’appropriation des enfants, les agressions sur les parents des militants politiques ou syndicaux, la répression féroce chez les adolescents, la sujétion des universités et des médias de communication donnèrent ses fruits. L’irrationalité et ses recours calculés furent générateurs d’une culture de l’impunité.

Le chaos causé par la terreur rompit avec les lois fondamentales de la coexistence et avec les consentements sociaux à la base des fondements des règles du Droit. La loi cessa d’être valide.

Avec l’avènement de la démocratie en 1983, la société espérait que cette culture de l’impunité se dissolverait. Au contraire, elle se consolida avec les décrets de « Obediencia Debida et de Punto Final ». Grâce à ces lois, on laissa sans effet les sanctions juridiques des crimes prouvés au procès des membres de la dictature. Cette législation fixa une limite de temps pour la poursuite des délits (Punto Final), et établit que, sauf pour trois commandants de la Junte qui gouverna durant la dictature, le reste des militaires n’avaient agi que par obéissance aux ordres de leurs supérieurs (Obediencia Debida). C’est pourquoi, ils ne furent ni responsables, ni imputables.

Ce morceau d’histoire connu qui fait partie de nous, autant comme patients que comme thérapeutes, généra un fonds d’expériences partagées qui souvent, en clinique, restent sous silence. Il est sûr qu’à ce fonds il convient de donner un langage, parlé ou non. C’est vrai d’ailleurs pour toute situation clinique, mais c’est encore plus nécessaire quand des patients viennent avec une histoire de répression traumatique.

Je pourrais penser l’écriture de ce travail comme ma propre élaboration une de plus d’un processus historique personnel et social qui laissa une trace profonde et douloureuse. Nous nous heurtions alors avec la mise en mots de ce « non dit », de ce « sans nom » de l’expérience traumatique.

L’empreinte traumatique, pour ce que nous en voyons, continue de produire des effets manifestés par une productivité fantasmatique. Je crois fermement qu’il n’y pas d’élaboration individuelle possible des traumas sociaux si elle n’est pas accompagnée d’une élaboration collective. Et en Argentine, celle-ci n’a pas eu lieu. Bien qu’il y eut des tentatives partielles, les lois du Punto final y Obediencia Debida freinèrent une des voies fécondes de continuation de cette élaboration collective initiée par le procès des Juntas.[1]

 

Pratique clinique

Je veux reprendre l’idée de l’élaboration collective parce qu’elle me paraît un point d’interrogation nécessaire pour notre pratique clinique. Comme thérapeutes, nous travaillons avec la réalité psychique qui parcourt la phylogenèse et l’ontogenèse. Nous traversons avec nos patients « des veines ouvertes… »[2] où circule le sang de la réalité sociale et historique. L’intersubjectivité fait de nous une part vivante de l’imaginaire collectif de nos « tribus ». Ces traversées, parfois agitées, toujours intenses, impriment leur marque dans nos approches théoriques et cliniques.

Les analystes qui travaillent aujourd’hui en Argentine, tant dans leurs bureaux privés qu’en institutions publiques de santé, rencontrent fréquemment des patients dont l’histoire est fortement marquée par des séquestrations, des disparitions, des tortures, la clandestinité, les prisons. Dans d’autres cas, les patients sont des parents proches, qui continuent de chercher leurs morts ou leurs disparus.[3]

La question que nous formulons alors est la suivante: comment faire parler «ceci » dans cet « aujourd’hui » ? dans quelle part de ce contexte historique continue d’opérer dans cette réalité matérielle ? En Argentine, en effet, les agents de la répression vont en liberté; quelques-uns sont fonctionnaires dans les institutions officielles ou privées, ce qui produit une sensation d’impunité.[4] Ainsi, la scène sociale aura une certaine analogie avec celle de l’inconscient régie par les principes du processus primaire, sans différenciation entre le passé et le présent. Comment procéder quand le thérapeute vit les mêmes souvenirs, peurs et incertitudes que son patient; quand parfois, il fait appel aux mêmes mécanismes de dénégation qu’eux? Quels sont les opérations de pensée et les dispositifs d’organisation de sa pratique clinique qui permettent une certaine distance psychique et une liberté conceptuelle? Cette dernière n’est-elle pas nécessaire à l’instauration du tiers « avec qui » regarder et écouter ses patients.[5]

Je crois qu’un premier pas dans ce chemin est justement d’interpeller ce dispositif et cette pratique clinique.

 

Contre-transfert

La théorie psychanalytique dispose d’un concept princeps d’une richesse inépuisable: le transfert qui, lié au contre-transfert, permet une lecture in situ du matériel clinique. Instrument à la disposition de l’analyste, il lui permet de raffiner ses hypothèses sur « l’autrefois et la bas », sur « la bas et maintenant et sur « l’ici et maintenant, avec moi », par l’analyse de ce qui est vécu et actualisé en situation analytique par le patient et son thérapeute.[6]

Suivant cette idée, je veux penser à mes distincts « ici et maintenant » (comme dit Strachey), à différents moments avec ces patients. En différentes occasions, il m`est arrive dans la pratique clinique avec ces patients de resentir des émotions intenses. Celles-ci recouvraient un large spectre: quelquefois, j’étais envahie par de forts désirs maternels de protection et d’enveloppement; d’autres fois, je m’irritais face a ce que je resentais comme une posture de « victime »[7] du patient; d’autres fois, il me coûtait de regarder la « personne », tant elle était cachée pour moi sous le personnage. Dans ces cas, l’« histoire sociale » du patient mettait dans l’ombre les autres parts de son histoire. D’autres fois encore, il m’était difficile de gérer le temps dans le cadre de la séance; ainsi, contrairement à mes habitudes, je dépassais l’heure de façon excessive[8].

En d’autres occasions, un chagrin et des larmes inattendus surgissaient pendant l’écriture du matériel des séances; des rêves chargés d’angoisse me réveillaient. Je me voyais dans la nécessité d’augmenter les consultations avec des collègues, d’accroître les lectures spécifiques, etc. D’autres fois, j’avais la sensation d’être une thérapeute « presque héroïque » à cause de la position difficile que j’occupais; ou encore il me semblait ressentir un plaisir voyeuriste effraye face aux récits de scènes cruelles.[9] Tous ces épisodes perturbaient la neutralité bienveillante avec laquelle je me sens habituellement confortable.

La force de l’émotion qui me submerge à chacune de ces occasions ne cesse de me surprendre. Surtout, à cause du temps déjà écoulé depuis les pratiques militantes, et du fracas des processus sociaux de transformation au cours de ces années. La surprise s’accentue encore quand je pense aux innombrables heures de ma propre analyse consacrées à élaborer de tels événements.

J’aimerais réviser un peu plus en détail les effets contre-transférentiels vécus dans ces situations particulières et les réflexions qu’elles me suggèrent. D’abord, je crois important de mettre en lumière le fait que dans beaucoup de demandes de traitement venant de ces patients, le choix du professionnel est associé à la confiance politique et idéologique que l’histoire du thérapeute ou son institution d’appartenance inspire. Je pense que ce « pré-transfert » fonctionne chez le patient comme une garantie qui lui permet de traverser une identification fantasmatique posée par le dispositif analytique comme un dispositif de confession. Le divan, qui place l’analyste hors du regard du patient, évoque fortement [10] par son analogie « matérielle » la situation de torture, ce qui fait souffrir le patient. Cette posture provoque la douleur psychique et la fait remonter des zones obscures du sujet.

Étant donné ces conditions du processus thérapeutique, la confiance en quelqu’un `prouve« dans le champ idéologique est peut-être plus forte que d’autres critères dans le choix du professionnel (comme par exemple le sexe, l’âge, le cadre théorique, etc.). Mais ces déterminations jouent aussi dans le processus thérapeutique lui-même, générant l’attente des deux, patient et thérapeute de certaine « loyauté supposée » du thérapeute. Ciertaine complicité entre en jeu et, bien que cette dernière soit indispensable pour établir le lien transférentiel, il en résulte des effets pernicieux si elle ne s’élabore pas au cours du traitement.

Tout choix d’un professionnel pour commencer un processus thérapeutique est riche en déterminations inconscientes et pratiques. Mais que m’arrive-t-il, à moi thérapeute, confrontée à ce choix de l’autre qui me renvoie à mes choix politiques? Est-ce que je peux réduire mon engagement politique à n’importe lequel de mes choix de vie? Et si je me contente d’une explication transférentielle, est-ce que je n’élimine pas la signification sociale de ce choix?

Introduire la notion d’implication me permet de garder la richesse, l’utilité théorique et technique du concept de contre-transfert sans le forcer à couvrir tout le spectre des significations. Distinguer mes implications des aspects contre-transférentiels avec ces patients me libère quelque peu du pouvoir de détermination extrême supposé à mon inconscient.

Et c’est à partir de cette différence entre contre-transfert et implication que je peux voir plus nettement les émotions et réflexions que ce genre de transfert (opérant dans le choix des patients) provoque en moi. Je peux, par exemple, voir les complicites complaisantes de mon narcissisme exalté et les differencier de ma loyauté idéologique envers un compagnon de combat.

 

Histoires

Au cours des premières séances avec une patiente qui avait vécu des années de militantisme et de prison, elle raconta en détail la mort de son conjoint aux mains des Forces armées durant un combat auquel elle-même avait participé, quoique en arrière-garde, sauvant ainsi sa vie. J’écoutai attentivement ses paroles, ses gestes, ses intonations et les associai à beaucoup d’autres épisodes et scènes de guerre. Ce récit, au bout de peu de temps, se rendit confus, vague, il était difficile à évoquer quand j’y repensais ou que je prenais des notes sur le déroulement de son traitement. Savoir de quelle manière et quand avait eu lieu cette mort me rendait confuse. Cet oubli engendrait des sentiments contradictoires. D’une part, je me reprochais mon manque d’attention et le voyais comme une faute d’engagement professionnel; je me fâchais de ne pas avoir pris de notes; d’autre part, je me justifiais en attribuant mon oubli à la masse énorme de données que la patiente déversait à chaque séance. Je ne cessais de m’interroger sur la signification contre-transférentielle de ce fait. Il se produisit également un vide car je ne pouvais ni associer, ni utiliser mes ressources théoriques, ni les expériences de ma vaste pratique professionnelle. Et, j’ai oublié même mon oubli. Je crois que, défensivement, je me suis sentie ainsi quitte de me questionner.

J’avais peur, par ailleurs, de redemander les informations manquantes. Je pense maintenant que je sentais peut-être qu’ainsi j’évitais la rupture du contrat narcissique; j’avais peur que ma patiente, comme moi, considère mon oubli comme un acte de déloyauté. Mais je ne sais comment ni quand j’ai reconstruit une autre histoire.

Un jour, lors d’une « interconsultation » (entre collègues), j’ai relaté ce fait comme s’il était survenu pendant que ma patiente était en prison. Peu après, je m’avisai de ma confusion: la reformulation de l’épisode le situait hors de la participation active de ma patiente; comme si celle-ci avait été informée de la mort de son conjoint durant sa réclusion. Dès lors, je ne fus plus aussi certaine de ce que j’avançais.

Il s’est déjà écoulé du temps du commencement de l’écriture de cet article, au cours de l’une des séances où réapparut le souvenir de la mort de son compagnon, je demandai finalement à ma patiente comment elle l’avait reçue et sentie, à ce moment-là. De retrouver à travers son discours mes propres souvenirs-ecran, et d’en retrouver la « vérité » des faits, eut sur moi un impact terrible. J’en repris inmediatement ceux ci avec une profusion de détails.

Une quantité d’images, de souvenirs et de réflexions m’envahirent: les années de dictature militaire, les gestes et les figures de camarades morts et disparus; mon exil; certains liens actuels avec ma patiente qui s’éclairaient; mon père disparu durant la Guerre civile espagnole; des morceaux de récits de Nunca Mas (Jamais plus); des fragments d’analyses d’autres patients. Tout défilait sous mes yeux avec cette richesse fantasmatique que possède l’inconscient quand une portion du refoulement est levée.

Je pense aux modes particuliers d’apparition des expériences traumatiques. Le trauma fait toujours irruption de façon inattendue, déclenché par des éléments impensés, avec cette force d’évocation que présentifie le vecu: parfois un geste, l’inflexion avec laquelle est prononcée une parole, une nuance de la lumière du crépuscule. Tout est actuel. Le temps se condense, se fait compact. Les lois des processuss primaires se révèlent dans toute leur splendeur.

La situation traumatique vécue par ma patiente s’était mise en scène dans le contretransfert, brodees des fils de ma propre histoire et de notre histoire sociale commune. Dans l’organisation temporelle des données que j’avais construite, il y avait un déphasage: je confondais l’après et l’avant d’un événement. Mes souvenirs refoulés cachaient l’horreur d`etre présent face a la mort d’un être aimé et en même temps pouvoir fuir pour sauver la vie. Les deux faits mis ensemble sont intolérables pour le psychisme. L’exil a aussi quelque chose de ce mouvement, partir en un lieu plus sûr pendant que les autres restent en danger. On ressent du plaisir et du soulagement à se sauver, en même temps que la douleur et la culpabilité d’abandonner les siens. Ici, l’instinct triomphe sur la culture.

Mon souvenir-ecran transforma la scène en quelque chose d’acceptable pour l’appareil psychique: « Je n’étais pas là, je ne pouvais rien faire, j’étais dans un autre temps et un autre lieu ». Un des pôles du conflit était ainsi éliminé: l’allégresse de se sauver. Ce souvenir l’apaisait, se limitait à une scène de douleur, de deuil et de tristesse face à une mort qu’un tiers avait racontée à ma patiente.

Je me demande comment le contexte d’impunité actuel (1996) peut générer cette terreur sourde, voilée, presque imperceptible qui subsiste comme dans le passé (Argentine, 1976-84) et au-delà (Espagne, 1936-38) en empruntant des canaux souterrains et silencieux. Aujourd’hui encore, cette terreur ne cesse de produire des effets dans la fantasmatique et dans les comportements.

 

Implication

Quand je parle d’implication,[11] je parle d’une prise de position politique, de l’engagement institutionnel du thérapeute, tant dans ses institutions théoriques que dans ses appartenances et ses pratiques reconnues. Le concept me renvoie à la relation qu’a l’analyste avec l’ordre institutionnel dans son ensemble et qui, dans ce cas, concerne aussi le patient[12].

Il y a une part du dispositif clinique avec ces patients qui, selon mon point de vue, ne se constitue pas seulement psychanalytiquement mais aussi politiquement, socialement. Et ce réel nous questionne toujours. On peut de sorte qu’on peut courir deux dangers dans le travail clinique avec ce type de patients; d’une part, réduire la tâche au domaine politique et s’en remettre exclusivement à l’appui des Droits humains. D’autre part, se limiter au psychanalytique et alors penser exclusivement à partir du contretransfert. Je crois que le point de vue le plus actif est de se maintenir dans un glissement permanent de l’un à l’autre. C’est aussi le plus coûteux.

Aujourd’hui, le fait de l’impunité légalisée cree un encadrement social « non confiable », ne pouvant servir à l’élaboration collective et pas davantage à l’élaboration individuelle.[13] Il émerge des scènes anciennes. Quelque chose du trauma ancien se maintient sans pouvoir être travaillé, mémorisé entremêlé de significations anciennes et nouvelles et ainsi se trouve confiné à la répétition. Au bout du compte, on ne peut appliquer le conseil de Freud: mémoriser pour ne pas répéter »( Freud, 1919 ).

Le scénario social répète aussi la répression. L’absence de loi réapparaît dans les règles légales mais illégitimes de la prescription et du devoir d’obéissance (Punto final y Obediencia debida).

En Argentine, il n’y a pas eu de travail de deuil collectif. Il n’y a pas eu, dans le social, de jugement politique posé sur la dictature . Et ceci produit dans l’imaginaire collectif une terreur sournoise et du malaise. Il est difficile, dans ce contexte, de construire l’avenir et de garantir les processus de discrimination entre ce qu’il faut enterrer et oublier et ce qui reste fécond dans le présent.

Le travail thérapeutique avec ces patients nous impose a ceux d`entre nous qui voulons prendre une position politiquement, donc de recourir à la notion d’implication. Ce recours nous permet de parler à partir d’un engagement et de démarches institutionnelles. Pour cette raison, nous sommes toujours divisés a l`interieur de nous meme, soutenant la question de quell est notre place. Pour que cette tâche soit possible, j’ai besoin de clarifier la position que j`asume. parce que si je n’y prends garde, je reste fixée à l’une ou l’autre de ces alternatives déjà mentionnées: Droits humains par rapport à Institution psychanalytique.

Dans ce type de pratique clinique, plus qu’en tout autre, à cause de la fragilité de notre position, il est nécessaire de travailler minutieusement et attentivement sa propre implication en plus d’analyser le contretransfert. Pour maintenir la question, il faut donc se soutenir politiquement.

 

 

 

Pratique théorique: l’écriture

Ce travail d’écriture a été ardu, lent, douloureux, parfois très maladroit, comme on marche en portant un lourd fardeau. Il m a apporte de morceaux d’histoires. Il m a obligée à me questionner sur mon implication comme thérapeute à cette époque la à l’hôpital (1970-76) aux moments les plus intenses des luttes populaires en Argentine. Cet article-ci, me dis-je, est un acte de pensée. Ce que j’ai vécu pendant ces années comme une pratique réelle, aujourd’hui devient une pratique discursive.

Aujourd’hui, je possède le dossier inédit de cette expérience. Et je dispose de possibilités théoriques qui me permettent d’écouter le déni du patient lorsque j’interprète son matériel et mes souvenirs-ecrans. Écoute et support: ces deux conditions sont liées à la pratique de l’écriture.

Cette condition théorique me soutient pour aller au-delà de la subjectivité institue faite de silence qui existe aussi en moi. Par cette voie, je peux me réapproprier ma propre expérience. Aujourd’hui, mon travail, tant clinique que théorique, tient à une forme d’implication actuelle, liée au temps historique et a mon temps personnel: l’écriture.

Sans le support de l’écriture, le contretransfert génèrait un refuge dans les images familières. L’image familière d’un fait raconté et non vécu resurgit alors comme lorsque j’écoutais de la bouche de ma mère les récits sur mon père disparu ou quand dans les jours d exile j’entendais parler de la destinee de mes amis et de mes camarades qui avaient reste loin, la bas….

C’est par la pratique de l’écriture que je me suis questionnée et que put apparaître quelque chose de ce qui avait été refoulé. Dans ce second temps, une élaboration est devenue possible. Comme chez les patients en question, le travail de deuil apparait quand le processus thérapeutique est avance Le patient peut parler de l’expérience traumatique après un long cheminement dans le lien transférentiel. La pensée peut également se développer après un lent processus d’élaboration. Comme si on avait brode autour d’un trou.

Confrontée aux inconsistances théoriques et aux douleurs de l’accouchement qu’est l’acte d’écrire, je découvre un des effets de l’écriture: son efficacité réside dans ce qui se passe aujourd’hui. Mon écriture est donc aussi un acte de restitution à la collectivité afin de poursuivre le processus d`elaboration de notre histoire récente.

 

Elena de la Aldea

Remerciements

À Cristina Corea, sémiologue, pour avoir partagé sa pensée fine et rigoureuse.

À Hugo Garcia pour sa grande et généreuse expérience dans la Conadep, des Droits humains.

À Marta L’Hoste et Lucia Scrimini pour leur accompagnement dans la dure tâche de réviser notre histoire.

Buenos Aires, 30 novembre 1996.

Traduit de l’espagnol par louise grenier

Publie a FILIGRANE volume6, No.1, 1997, Montreal(Quebec)

Bibliographie

 

De la Aldea, E. et Perres, J., 1983, El narcisismo de los terapeutas, Revista La Nave de los Locos, n° 6, Mexico.

 

De la Aldea, E, et al., 1985, Trabajo sobre la Implication: un analisis institucional,1985, Revista de la Asociacion Mexicana de Psicoterapia Analitica de Grupo, vol.1, N° 5, Mexico.

 

De la Aldea, E, 1996, Consecuencias y secuelas del Terrorismo de Estado: en el campo de la cultura, Jordanas del Movimiento Ecumenico de Derechos Humanos, Buenos Aires.

 

Freud, S., 1919-1920, El Malestar en la cultura, Obras Completas, Biblioteca Nueva, Madrid, 1972.

Freud, S., 1919, Pegan a un nino, Obras Completas, Madrid, Biblioteca Nueva, 1972.

 

Lourau, R. 1994, Actes manqués de la recherche, Paris, P.U.F.

 

Nasio, J. D., 1996, Como trabaja un psicoanalista, Buenos Aires, Paidos.

 

Winnicott, D., 1949, El odio en la contratransferencia, International Journal of Psycho-Analysis, XXX, 2.

 

 

Notes

 


 

[1]Ce processus commença en 1983. Simultanément, la Conadep écrivit un livre, Nunca Mas (Jamais plus ), qui fut édité à la fin de la Dictature avec les noms, les témoignages et les investigations sur les tortures, disparitions et emprisonnements. Il eut une diffusion massive. On publia également un compte-rendu des sessions du procèsaux Juntas Militares

[2]Las venas abiertas de America Latina d’Eduardo Galeano.

[3]Cette recherche se fait essentiellement à travers les Organismes des droits humains. Aujourd’hui en Argentine, plusieurs de ces organismes fonctionnent: Mère de la Place de Mai, Mère de la Place de Mai: lignée fondatrice, Grands-mères de la Place de Mai, Les parents des disparus, H.I.J.O.S., CELS, APDH. Il existe au gouvernement un Secrétariat des Droits humains.

[4]Récemment, les journaux publièrent le cas d’un professeur de La Plata qui avait participé à la répression des adolescents de « La Nuit des crayons »; contre lui, une contestation populaire s’organisa.

[5]Dans un congrès de psychanalystes allemands, on mentionne qu’aujourd’hui encore ils ont des difficultés à parler du nazisme avec leurs collègues.

[6]Il existe différentes façons de théoriser le contretransfert. Ici, nous utilisons celle qui le décrit comme l’ensemble des processus imaginaires qui empêchent le thérapeute d’occuper sa place et qui font obstacle au processus thérapeutique.

[7]L’identification à la victime peut mener à des attitudes masochistes. Une chose est d’être victime réelle de la répression au sens d’avoir souffert la prison, la torture, la disparition, la séquestration, l’exil, et une autre de rester dans la position de la victime.

[8]Mon expérience consiste à tourner autour du trou et à tirer les fils qui le croisent, jusqu’à ce que beaucoup d’autres aspects de la vie du patient (travail, conjointe, enfants, amis, création artistique) étant davantage consolidés, il reçoive alors des appuis réel pour faire face au quotidien, au temps présent, aux liens actuels : alors on peut oser les traverser pour nommer un passé abominable.

[9]Le thérapeute ressent de l’horreur face à ses propres pulsions sadiques qui le renvoient à un sentiment de culpabilité et de vengeance. Pegan a un nino (« On bat un enfant ») illustre clairement cette expérience.

[10]Une de ces patientes avait l’habitude de s’étendre sur le ventre sur le divan, avec les bras sous le menton, elle restait couchée mais ne pouvait cesser de me regarder.

[11]Le concept d’implication a été amplement travaillé par les institutionnalistes françaises, plus particulièrement, elle doit sa richesse et son déploiement actuel à René Lourau.

[12]Rester dans le contretransfert et ne pas analyser l’implication fit que certains analystes demeurèrent fixés durant ces années dans la sécurité de la conceptualisation déjà établie, dans le discours social de la psychanalyse. (Communication personnelle de Marta L’Hoste.)

[13]Je crois qu’on peut procéder à une élaboration individuelle à travers l’élaboration collective, sans lui donner de noms propres, sans nommer l’expérience personnelle. Dans beaucoup de cas, quand il existe une élaboration collective qui est assumée comme telle, elle a des effets curatifs de réparation individuels.

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Responses to “Implication et contre-transfert dans le travail clinique avec des patients victimes du terrorisme d’État”

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